|
Au printemps 96, je projetais de retourner à
Cuba, après beaucoup d’hésitations. J’étais en manque d’inspiration et surtout
de modèles. Les danseurs bruxellois ne m’inspiraient pas, mes idoles de 92
étaient loin, je commençais à m’ennuyer à force de tourner en rond en répétant
tout ce que je connaissais. Un jour, des amis proches me proposèrent d’aller
assister au concert qu’Issac Delgado, crooner génial et précurseur de la
nouvelle salsa cubaine, donnait à Amsterdam. Je voulais voir ce phénomène en
chair et en os depuis tellement longtemps : c’était l’occasion rêvée !
Et nous partîmes en caravane, accompagnés de quelques élèves avancés, vers
l’Eldorado, en l’occurrence, El Palacio de la Salsa (encore un…), énôôôôôôrme
discothèque salsa comme on en voit aux États-Unis, avec un service de sécurité
d’une amabilité toute relative (faut-il aboyer pour faire régner la paix et
l’ordre?) Le souvenir pénible que j’ai gardé d’un des gardes ternit un peu
cette soirée par ailleurs mémorable. Nous explorâmes l’immensité de la salle en
attendant la star, les yeux écarquillés par les essais spectaculaires de
professeurs de tous acabits pour éblouir les néophytes (ça recrutait ferme !).
Plusieurs écoles cohabitaient visiblement. D’abord les cubains, inimitables
dans leur nonchalance ludique et leur machisme bon enfant, leurs longs pas
déliés et leurs jeux de mains (jeux de vilains…) Puis des mélanges hybrides et
parfois brillants, cocktails de techniques jazz et rock’n’ roll adoptées par
des natifs de Curaçao et du Surinam, en mal d’identité salsera. Une foule
cosmopolite, pas tellement différente de celle qu’on trouve chez nous. Je ne
sais plus quand le concert a commencé, je garde l’image d’Issac, un peu hautain
comme peuvent l’être les cubains à l'occasion, et d’une atmosphère sonore
riche, subtile où je me perdais parfois.
Alors il vint, je frissonne à ce souvenir... J’étais de retour des toilettes,
je vois Fabienne devant moi, elle me dit : " Viens vite, il y a un petit homme
qui danse vraiment bien ! " Un couple mixte, elle aussi grande que lui, blonde,
le physique d’une femme du nord, lui plutôt petit, d’une élégance un peu
surannée dans son costume de lin beige foncé, visiblement cubain, de beaux
traits, les cheveux grisonnants, la peau couleur miel. Et ils dansent… Je me
rends vite compte malgré mon trouble - j'en ai la 'chair de poule' - que c’est
lui qui danse. Elle le suit parfaitement, elle doit bien le connaître, c’est
sûrement une de ses élèves (j’apprendrai par après que c’est sa femme). Mais
lui, lui, … Il incarne tout ce que je connais ou ne connais pas de Cuba, tout
ce qui me fait rêver depuis mon deuxième voyage là-bas, en 92. Il danse avec
une élégance suprême, il est au cœur de la musique (un superbe cha cha cha d’Issac),
il se promène sur la piste avec une intensité et un éclat indicibles, il écoute
avec une acuité tranquille et profite des variations musicales les plus
subtiles pour les illustrer aussitôt avec une diversité jamais prise en défaut.
Il possède toutes les acrobaties du répertoire populaire cubain, et notamment
les jetés au sol, les atterrissages sur les genoux, etc. mais ce sont son style
mobile, son autorité, l’incroyable présence à son corps et son bonheur de
danser qui me touchent le plus. Je le verrai par la suite exécuter un guaguanco
avec la même vivacité et la même brillance, incroyablement libre dans son
plaisir musical.
Je m’étonne de la force de ces images en écrivant ceci. Nous nous sommes
rencontrés ensuite à Santiago de Cuba pendant l’été 96 et malgré des premiers
contacts décourageants (il n’était pas disponible, coincé entre les exigences
légitimes de sa femme et un emploi du temps très chargé), nous avons persévéré
en allant suivre ses cours de groupe à La Haye, puis en allant lui rendre
visite à Amsterdam. Depuis, j’ai appris à connaître et à apprécier humainement
Jesus au cours des stages que j’ai organisés pour lui à Bruxelles en 97 et en
98. J’ai aussi passé de nombreuses heures à étudier sa technique en parcourant
les enregistrements vidéos que j’engrange lors de ses apparitions en public. Et
chaque fois que je me remets au travail, l’éblouissement est au rendez-vous !
Paradoxalement, j’y suis encore plus sensible depuis que je m’intéresse à la
salsa de New York. Là-bas, la danse importée par les émigrés cubains des années
40-50 s’est à la fois complexifiée, technicisée mais s’est aussi affadie du
point de vue du style (surtout pour les hommes). Les danseuses ont gagné ce que
le travail nécessaire à l’apprentissage du mambo new yorkais leur a fait
découvrir (techniques des voltes multiples et sophistication du geste), mais
les danseurs, coupés des racines, n’ont pas perpétué la saveur des gestes de la
rumba cubaine, et ressemblent furieusement à leur pratique, à savoir : du
ballroom dancing un peu décontracté. Et c’est en cherchant à New York un modèle
qui me donnerait enfin l’envie d’étudier ce style sans réserve - je ne l’ai
d’ailleurs pas encore trouvé - que je me suis confronté à l’incontournable
richesse stylistique que représente ici en Europe Jesus COBAS, cubain de 45 ans
qui pratique depuis plus de 35 ans les danses populaires de son pays avec un
don et un plaisir évidents. Jesus est à mon sens une véritable anthologie de la
danse populaire cubaine et si le mambo new yorkais me séduit par ses techniques
variées, par la place qu’il donne aux femmes dans son exécution et par la
richesse de son pas de base, les racines noires de la rumba, que Jesus incarne
avec tant de saveur, sont seules à me motiver actuellement dans la recherche
d’un style.
Par Alan Vander Linden
|