Le plus français des salseros, Azuquita

Réveillon au New Morning avec le plus français des salseros, Azuquita

Pour le réveillon de la Saint-Sylvestre, le New Morning, à Paris, accueillera le prince des rythmes latinos, Azuquita (« petit sucre »), accompagné de son groupe, le Melao Son. Luis Camilo Argumentes Rodriguez de son vrai nom, Panaméen né en 1935, quitte New York à la fin des années 1970 et s’installe à Paris, invité par Pierre Goldman (1944-1979), ami proche des fondateurs de la Chapelle des Lombards, qui voit en lui le moyen de populariser la salsa dans la capitale. Il enchaîne concert sur concert, et fait les riches heures de ce club de jazz en pleine effervescence, qui fermera en 2000. En 1980, le chanteur enregistre au Bataclan Salsa en vivo, l’un des albums de salsa les plus vendus en France. Cuba Son, son dernier opus, conçu pour le plaisir de danser, est un recueil de douze titres, créés en compagnie d’un groupe cubain de Santiago, Los Jubilados.
L’histoire commence en 1977, porte de Pantin à Paris, alors un terrain vague planté, pour tout équipement culturel, d’un chapiteau géant. Un soir de mars, un caïd de la salsa new-yorkaise, Cheo Feliciano, décide de s’y produire.

De New York, tête de l’empire américain, arrivait la salsa, musique des minorités ensablées dans des quartiers hispanos plutôt coupe-gorge, et pourtant ensoleillée par le souvenir des îles. On pouvait donc à nouveau danser latino, sans oublier qu’un jour, il faudrait faire la révolution. Sexy, exotique, anarchique, la salsa détrône la rumba, qui avait déferlé sur Paris dans les années 1930, le mambo et le cha-cha-cha surgis dans les années 1950.
Les tempos latinos sont partout, dans les soirées de soutien aux exilés sud-américains à l’Ecole d’architecture, à l’Escale, boîte de Saint-Germain-des-Prés, et à Pantin, donc.

Alors critique musical à Libération – aujourd’hui rédacteur en chef de Radio Nova -, Rémy Kolpa Kopoul (RKK) fut, ce soir de 1977, entraîné au concert par un autre collaborateur du quotidien, Pierre Goldman, figure centrale de l’ultra-gauche française issue de Mai 68. Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour le meurtre, à Paris, d’une pharmacienne et de sa préparatrice, Pierre Goldman – né en 1944 dans une famille juive polonaise, demi-frère du chanteur Jean-Jacques Goldman – avait été, après cassation, acquitté. Libéré
en 1976, il renoua très vite avec une contre-culture, celle de la musique latino, qu’il avait découverte lors d’un long séjour au Venezuela en 1968.

« Lors du concert de Cheo Feliciano, Goldman était debout à mes côtés, la hanche souple et la tête aux aguets ; il mûrissait un truc, se souvient RKK. Juste avant la pause, il m’a hurlé dans les oreilles : « Tu vois, le petit chanteur à gauche de Cheo, il s’appelle Azuquita. Il a déjà une super cote à New York, et ici on a besoin
d’un jeune énergétique comme lui pour installer la salsa dans ses meubles ». »

La suite est racontée par Azuquita, « petit sucre » en français, chanteur panaméen installé en France depuis vingt et un ans et connu de tous les danseurs de l’Hexagone. Pierre Goldman est venu en coulisses. Il était tout habillé de noir et avait les cheveux courts, comme ça tout droit. j’ai tout de suite pensé qu’il était de la police. Il parlait très bien l’espagnol. Il m’a dit que, deux ans plus tard, ils pensaient ouvrir un club de salsa et qu’ils voulaient que je l’inaugure. Bon. Il m’a demandé mon téléphone dans le Bronx ; j’étais inquiet car je continuais de penser qu’il était policier. Un moment plus tard, il a apporté deux bouteilles de cognac. Tout le monde a commencé à jouer ; lui aussi, des congas.

Exactement deux ans plus tard, il m’a appelé pour un contrat de deux mois à La Chapelle des Lombards, qui venait d’ouvrir. »

PANAMA ET PULL JAUNE

Le salsero est rompu à l’inattendu, aux coups du destin : « C’est mon oricha [un dieu vaudou], Elegua, celui qui ouvre et qui ferme les chemins. Pour qu’il soit content, il faut lui donner son rhum, son havane, son miel et des bonbons : il aime le sucré comme les enfants. »Si Azuquita s’exprime avec une tranquillité tout européenne, il porte pourtant un panama véritable, impeccable, un pull jaune canari et une bague, longue comme une enseigne lumineuse à Las Vegas, cadeau d’un ami américain. En 1979, Azuquita débarque donc à Paris, laissant à New York son nouvel orchestre, le Melao. Il joue un mois à La Chapelle des Lombards, puis prolonge son séjour, convaincu par cet argument de Goldman : « A New York, les salseros sont comme des pingouins, en colonie ; ici, tu es tout seul. » Par souci d’économie, Azuquita emménage chez Pierre Goldman, dont la femme est en passe d’accoucher, et qui vient de publier dans Libération une double page intitulée Du rhum dans les oreilles, considérée aujourd’hui encore comme fondatrice du discours critique sur la salsa. Un matin de septembre, Azuquita traîne au lit ; Pierre propose d’aller poster le mandat que le musicien destine à sa sœur restée au Panama. Il ne reviendra pas. Il est tué par balles en pleine rue. L’assassinat est revendiqué par un groupe d’extrême droite, Honneur de la police. A l’enterrement, au Père-Lachaise, on entendra la salsa d’Azuquita.

Comme le disent ses chansons, le salsero en connaît un rayon sur les mauvais garçons. Il est alors placé sous surveillance policière. Il continue de jouer à La Chapelle des Lombards et finit par épouser la belle-sœur du patron, Jean-Luc Fraisse, ancien responsable des piquets de grève Olivetti. « J’avais vu dans le club une dame qui ne dansait jamais. Je me suis adressé à elle en anglais. « Vous ne dansez pas sur ma musique ? C’est incroyable ! »
Elle s’appelait Noëlle, car elle est née un 21 décembre. » Luis Camilo Argumedes Rodriguez, né à Colon (Panama) en 1935, fait ainsi son entrée dans « une famille normande ».
Avant de jouer à La Chapelle des Lombards, puis au Bataclan, à l’Olympia, ou au Bourget, en 1981, en première partie de Bob Marley, le jeune Camilo n’a pas quinze ans quand il devient apprenti typographe au quotidien La Estrella de Panama.

NAISSANCE DU « PETIT SUCRE »

Papa joue de la contrebasse ; maman est interprète de tamborito, musique traditionnelle. Le petit chante dans sa salle de bains, en battant le rythme sur le mur. Il a la voix d’une vedette d’alors, le Portoricain Camilo Rodriguez, ce qu’il ignore, mais pas son voisin, qui l’emmène au crochet de Radio Programa Continental. Il chante un boléro. Dans la salle, un présentateur cubain l’écoute.

A la sortie, « Il m’a interpellé et m’a dit : « Tu n’es pas Camilo, tu es Azuquita, le petit sucre ». » A cette époque,
Azuquita a une tête de premier communiant, les cheveux ondulés – plus tard, une coiffure afro lui donnera un air plus… musicien.

Camilo-Azuquita chante alors « la musica tropical », « des boleros, guaraches, cha-cha-chas, etc. ». En 1963, il part en tournée au Pérou pour un mois ; il y restera un an et demi. A son retour, il joue devant le Portoricain Rafaël Cortijo, une idole, qui cherche un nouveau chanteur pour son groupe. Cortijo l’engage de manière informelle. Azuquita, sans nouvelles de lui deux mois plus tard, décide d’aller seul à Porto Rico, « La Mecque
de la salsa ». Grand souvenir : « Le 6 avril 1966, je suis entré à Porto Rico avec un visa américain. »
Le salsero travaille avec Arsenio Rodriguez, grand rénovateur du son, qui lui apprend la respiration. « Mais un ami m’avertit qu’il allait me casser la voix, car il n’aime que ceux qui chantent haut, comme Bény Moré. Je
suis parti. » Azuquita préfère rejoindre New York avec Rafaël Cortijo à la fin des années 1960. La Fania, maison de disques fondée par le Dominicain Johnny Pacheco et l’Américain Jerry Masucci, est alors en plein essor et réunit tous les grands noms de la salsa.
« Les contrats n’existaient pas , se souvient Azuquita. Mais je voyais dans les couloirs des mythes comme Ray Barreto, La Lupe, qui râlaient, en vain, pour toucher leurs royalties. Moi, je la fermais. »Aujourd’hui, Azuquita précise qu’il a eu raison de rester à Paris : la salsa s’est noyée à New York, submergée par la vague de la pop hispano-américaine.

Arnaques et contrats boiteux ont ruiné les artistes. Les attentats du 11 septembre ont détruit le Copacabana et le Latin Quarter, deux clubs importants. A New York, Azuquita aura chanté avec La Sonora Mantancera (l’orchestre de Celia Cruz), enregistré des albums à succès avec le percussionniste Kako Basto,
puis, en 1971, monté son orchestre et débuté dans un club du Bronx, El Tropicoro, appartenant au champion de boxe Carlos Ortiz. Il chante avec tout le gratin de la salsa. Il connaît un succès transaméricain grâce à l’album Lowie Ramirez [arrangeur du Fania Alla Stars] y sus amigos, où il chante aux côtés de son illustre compatriote Ruben Blades ou d’Adalberto Santiago. Et puis a surgi Pierre Goldman. Et c’est en France qu’il est devenu un mythe.

Véronique Mortaigne (Le Monde)

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