Pédagogie de la Danse

« Apprendre c’est découvrir ce que tu sais déjà. Agir, c’est le montrer. Enseigner c’est faire entendre aux autres qu’ils le savent aussi bien que toi. »
Richard Bach – « Illusions »

PEDAGOGIE DE LA DANSE

Mary Wigman (1930, expressionniste allemande)
Tiré de « Le langage de la danse » – Chiron, Paris 1990
(à tous les amoureux de la danse, de l’art, de l’homme et de la vie)

Lettre à un jeune danseur

Vous posez beaucoup de questions, mon cher ami ! Et si je répondais à votre questionnaire comme vous le souhaiteriez, point par point, avec têtes de chapitre, cela deviendrait ce que je n’ai jamais souhaité, ni ne souhaite faire aujourd’hui : un manuel, une brochure à tendance technique, ou même une méthode pédagogique.

Non, mon ami, je ne vous rendrai pas les choses si faciles. Et si vous souhaitez me considérer comme votre conseillère au début de votre carrière d’enseignant, alors il ne faut pas attendre de réponses à des questions qui se réfèrent presque exclusivement à la maîtrise de choses techniques et évidentes.

Après tout, la maîtrise d’un métier dans tous ses aspects techniques est une condition préalable à toute activité artistique. N’oubliez pas, n’oubliez jamais que le travail de pédagogie de la danse est une tâche orientée vers l’art.

De plus, vous avez vécu dans votre propre corps ce qu’il est convenu d’appeler la technique de la danse. Cela vous est devenu naturel, c’est ce que vous possédez. Si je peux vous donner un conseil, je vous dirais : redécouvrez tout cela, dans son rapport vivant d’homme à homme.

Pouvez-vous vous résigner à n’être qu’un imitateur ? Parlez votre propre langage et tentez de communiquer à vos élèves quelque chose de ce qui vous a poussé vers la danse, votre enthousiasme, votre obsession, votre foi ; et l’endurance acharnée avec laquelle vous travailliez alors que vous étiez élève. Ayez le courage d’être vous-même, et aussi d’aider vos élèves à trouver le chemin vers eux-mêmes.

Mais peut-être devrait-on aussi parler d’amour, de cette disponibilité intérieure pour l’homme qui est dans le danseur, avant de s’adresser au danseur qui est dans l’homme ; pour cet être chez qui tout est ferment et rébellion, qui n’a pas encore pris de décisions finales, et chez qui le talent même ne s’est pas manifesté d’une manière qui présage irrévocablement de son avenir.

Une généreuse disponibilité – cela n’a rien à voir avec l’amour du maître pour son élève en tant qu’individu, et encore moins avec cet amour romantique pour l’humanité et son prochain, qui embrume tout, crée la confusion au lieu de la clarté, et se retourne comme un boomerang vers son point de départ, car en réalité cela ne concerne que soi-même.

On pourrait parler d’un « Eros pédagogique », de cette condition d’appartenance mutuelle et fluctuante, dans laquelle le mouvement humain et les obligations artistiques s’unissent dans un échange vivant ; l’élève et le maître s’approchent et s’éloignent l’un de l’autre dans un mouvement perpétuellement renouvelé, autour du seul centre qui nous préoccupe, la danse.

Vous demandez quel est le secret de la réussite pédagogique. Et à mon tour je demande : est-ce que cela existe ? Si le maître s’attribue la réussite d’un élève, ce n’est pas un pédagogue.

Vous devriez plutôt demander quel est le secret du talent pédagogique. Ainsi que tous les talents, c’est un don dont vous ne sauriez vous acquitter et que vous ne pourrez non plus acquérir par le travail ; un don qui exige de celui que le possède plus encore, car il lui impose une responsabilité qui est un dépassement et met en cause les autres. Que serait la créativité artistique s’il n’y avait le secret de la sélection ! Pourquoi le talent a-t-il été donné à celui-ci et non à celui-là ?

Nous tentons de tout expliquer. Pratiquement on peut expliquer n’importe quoi. Si nous n’y réussissons pas dans notre jargon professionnel, nous avons recours à la comparaison. Mais lorsque l’on croit que tout a été expliqué, on en arrive aux points d’interrogation, là où les idées et les images deviennent floues et où tout ce qui a été enseigné et appris fait place à ce qui peut seulement être deviné.

D’où vient cette joie de former, l’amour du jardinier pou la croissance vivante ? Le désir d’enseigner – la nécessité d’enseigner, en fait – n’ont-ils pas la même source que la création artistique ? Elans qui naissent peut-être à différents niveaux, mais n’est-ce pas le même besoin inexorable de communiquer, l’inexorable besoin de créer ?

Je vois l’éducation de la danse comme une tâche formatrice dans laquelle l’importance majeure sera toujours donnée à l’être humain dans toute sa corporalité.

Est-ce donc la formation du corps ? Oui, car c’est un phénomène de croissance dans lequel le mouvement physique, l’agilité spirituelle et la flexibilité mentale doivent être équilibrés afin de mener à bien cette métamorphose du corps de l’homme en instrument. Ce qui importe est de révéler au jeune danseur toute la gamme des possibilités du mouvement, de le faire se rapprocher de ce discours achevé, qui sonnerait comme un accord long et plein. Dans un certain sens, c’est le travail du sculpteur au cours duquel, sous l’oeil vigilant du pédagogue, le corps mouvant devient un instrument de la danse, parfaitement maîtrisé et vibrant de sensibilité, une lampa allumée qui révèle en transparence le contenu agité et fluide da la danse en une harmonieuse orchestration, dans la condensation de la forme purifiée. Voilà ! Oeuvrer dans ce sens – y atteindre si possible – sont les tâches et le but que maître et élève doivent résoudre et accomplir ensemble, dans un contrat tacite.

C’est une merveilleuse aventure, ce sont des découvertes fascinantes pendant lesquelles vous aidez votre élève au cours des années ; une même chose qui se présente toujours avec un contenu nouveau et une forme changeante. Voilà bientôt cinquante ans que je vis cette aventure et je n’est suis pas lasse.

Tout début est difficile, mais tout début est beau. Combien j’aime les premières révélations balbutiantes qu’un jeune danseur tire de son corps encore peu conscient et entravé par les problèmes du mouvement et du message de la danse, par les lois rythmiques et dynamiques, et l’analyse fonctionnelle de la réalisation. Ne privez pas vos élèves de cette expression à leurs débuts. Car en eux, vous vous trouverez vous-même. Et ainsi apprendrez mieux et plus vite ce qu’ils sont parce qu’ils parleront d’eux-mêmes et diront la vérité.

Les élèves viennent et repartent. Vous les acceptez et lorsqu’ils commencent à se tenir sur leurs deux pieds en sécurité, vous les laissez repartir. C’est le destin pédagogique. Ne vous attendez pas à de la gratitude de la part des élèves, mon ami ! Ils sont bien trop occupés d’eux-mêmes pour comprendre, se rendre compte comment ils ont été guidés et ce qu’ils ont reçu. La gratitude, le tribut conscient viendront dix ans plus tard, vous pouvez en être sûr.

Apprenez à vos élèves à voir et absorber avec des yeux avertis la plénitude de la vie quotidienne. On y trouve plus que l’on ne peut percevoir en passant simplement son chemin. Apprenez-leur à penser en grandes dimensions. Les rapports spatiaux ne souffrent pas de limitations étroites ; ils exigent une expansion spirituelle de la même intensité que le geste dansant qui s’étire vers un espace infini.

Apprenez à vos élèves à travailler, concentrés et infatigables. Affermissez-les dans la lutte qu’ils doivent se livrer à eux-mêmes. La profession de danseur est inexorable et le jeune danseur n’a pas de temps à perdre. En ce qui le concerne, le temps de ses possibilités d’exécution est bref et limité. Il peut se survivre, mais il ne peut pas mettre son oeuvre au réfrigérateur dans l’espoir de la reprendre toute fraîche pour y retravailler quelques années plus tard. Le temps est passé.

Il faut de la patience, mon ami, beaucoup de patience, et n’oubliez pas l’humour qui, mieux que tout, peut éclairer ces moments sombres où le rapport du maître à l’élève se raidit autour d’une problème pédagogique. Le rire libérateur purifie l’air et immédiatement embraye sur le processus normal de travail.

Bien sûr, il faut un peu de connaissance de la nature humaine, une main douce qui, imperceptiblement, guide et contribue à la formation et à la croissance du jeune être humain.

Donner des leçons et enseigner ne sont pas synonymes ; un bon entraîneur n’est pas nécessairement un bon pédagogue. L’analyse et le contrôle des processus du mouvement font partie du métier et sont le pain quotidien du danseur.

Mais enseigner signifie éclairer le matériau pédagogique sous tous ses aspects, le transmettre aussi bien sur le plan fonctionnel que sur le plan d’une pénétration spirituelle et d’une expérience affective.

La danse n’est pas un langage quotidien, quoique son matériau soit ce même mouvement avec lequel l’homme s’exprime dans sa vie de tous les jours. La danse est, comme la poésie et la musique, la concentration intense de ces multiples oscillations intérieures qui tendront à se joindre pour se cristalliser, afin que naisse et se développe la forme. Et ce qui se situe « entre les lignes » est non moins significatif de la forme que ce qui est clairement exprimé. Même dans la pureté nue du geste abstrait, le fond spirituel et mental se profile en un vibrant filigrane et lui confère parfum et couleur, dans ce jeu d’ombre et de lumière – climat dans lequel la création chorégraphique se développe spécialement et devient expérience artistique. C’est un moment merveilleux lorsque la sueur ruisselle des corps en nage, lorsque les visages sont brûlants, lorsque l’accomplissement physique dépasse ce qu’on avait cru possible et quand l’effort se transmue en joie. Mais j’ai aussi vu comment un groupe de jeunes êtres s’illumine par le dedans et irradie une puissance qui n’est plus physique, mais le signe d’une spiritualisation qui met la création de la danse au niveau de l’enchantement et de la transfiguration.

« Un pied qui sourit, une main qui peut pleurer… » Eh bien, la danse n’est pas seulement un art du temps et de l’espace, c’est aussi l’art du moment consciemment vécu et accompli, dans le studio ou sur scène. Séparer le programme d’enseignement et termes de : tenue, mouvement, espace, structure, n’a de valeur que dans un souci d’organisation ; car s’il manque une de ces qualités élémentaires, tout est bancal. Pour vous et vos élèves, ouvrez vos sens à ce moment de la création où la source de vie bouillonne !

Pas un mot contre la virtuosité ! Nous l’exigeons de tout danseur d’une certaine stature. Mais le danseur qui ne brille que pas la splendeur de la technique et qui tournoie sur scène dans un vide mécanique, n’appartient pas aux élus. Et ceux qui ne se réfèrent qu’à eux-mêmes en un miroir narcissique et ne savent plus qu’ils se meuvent sur la surface glacée de la solitude où plus rien ne respire – ceux-là non plus, n’ont pas reçu l’étincelle divine. Ils sont leur propre obstacle.

Voici que nous atteignons la limite de toute efficacité pédagogique. Car voici que la nature commande et ne permet pas qu’on lui dérobe son secret.

Certes, nous pouvons beaucoup quand il s’agit de former, de faire progresser et développer. Mais il n’est pas en notre pouvoir de créer ce grand talent si ardemment désiré. Nous ne pouvons même pas déterminer le degré ni la nature du talent. Car si la nature n’a pas semé le levain du talent artistique de l’homme, aucune force, aucun désir, aucune volonté ne pourront enflammer cette torche qui deviendra le feu généreux de la puissance créatrice, au sein duquel le langage de la danse trouve son expression suprême dans l’oeuvre d’art et où le danseur devient porteur et messager de l’art de la danse. Le talent est une grâce. Le talent pédagogique de la danse également. Notre tâche, toutefois, est de servir. Servir la danse, servir l’oeuvre, servir l’homme et servir la vie.

Publié par Salsalovers (http://www.salsarock.com) qui conseille ce livre vivement à l’ achat … Mai 2001

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