Danse : Feeling, conventions et styles

Feeling :

Est-ce nécessaire de savoir composer une musique salsa pour l’amateur auditeur ou même danseur voire instrumentiste ou chanteur ?

Non quand même pas … mais…. ceux qui sont amateurs de bon vin s’intéressent souvent à sa structure et n’en sont que meilleurs amateurs. Sachons faire au moins une petite différence, même très modeste (au moins sachons qu’il y a une différence) entre l’amateur et l’entendeur / l’amateur et le buveur. Le feeling, sans repère ça n’existe pas, mais on a plus ou moins de facilité et d’opportunité à fabriquer sa base de repères, la base est un apprentissage, empirique et/ou technique, rapide ou long. La base ne demande qu’à s’enrichir, tous les moyens sont bons, le métronome pour les musiciens, des cours précis, le contact des amis, des aînés… les livres… la pratique…
L’important, c’est surtout de savoir qu’il y a des repères, des règles, des conventions, même quand on parle de « feeling », il n’y a pas de bon feeling… sans base.

Ensuite, il y a la capacité de chacun à exploiter ses bases, c’est à dire à observer très rapidement le réel et analyser par rapport à sa base.
Voilà, c’est tout ça le feeling, celui du chasseur qui va savoir d’ou va sortir le gibier et quand, celui du musicien qui va savoir quand placer un accent ou jouer ternaire ou binaire, celui du danseur qui va bouger pile sur la musique, de la danseuse qui va suivre son danseur. Mais dans tous les cas, feeling affûté ou non, personne ne peut s’affranchir du respect de la source à analyser, de l’observation auditive, visuelle, olfactive, corporelle ( la base ne sert à rien sans la réception de données).
Le feeling musical et/ou dansant est de plus influencé par la culture de chacun (qui s’inscrit dans les bases) qui orientera tel ou tel expression plutôt romantique, sensuelle, ou exubérante, douce ou brutale etc.

Doit-on ensuite savoir pourquoi on a un feeling « juste » ?, non pas forcément, sauf si on veut …. enseigner mais c’est aussi bien utile pour seulement s’assurer de la justesse de ce feeling.

Conventions :
Les conventions sont de fait une composante de la base d’acquisition servant à l’expression et permettent une harmonie de groupe, permettant un dialogue, conventions souvent dérivées de l’ histoire.
N’y a-t-il pas une langue avec sa grammaire pour les écrivains, poètes, puis des règles d’écritures (des vers des quatrains, des paragraphes…..) ? ce sont leurs conventions et il n’y a pas de vrai poète qui ne s’appuie sur les règles.
N’y a-t-il pas des règles aussi dans les jeux de société ? seule façon de se comprendre.
Et la musique, des règles aussi bien sûr.
Doit-on suivre les conventions à 100% ? non, pas forcément pour des amateurs, c’est mieux mais….. et il y a bien sur un minimum et on ne peut « négliger » que les règles sans conséquences trop fâcheuses (d’ailleurs parfois même inconnues des moniteurs de bas de gamme). Dans la salsa, partir sur 1 ou 5, 2 ou 6 , en avant ou en arrière peut gêner mais ne devrait pas empêcher une complicité, les partenaires peuvent s’adapter, mais avoir un décalage de rythme devient critique, que dire si ce décalage est aléatoire.

Et doit-on avoir au moins un aperçu de 100% des règles ?, non, pas forcément non plus pour des amateurs, (il s’agit bien sur de la partie « négligeable ») mais même si on ne peut assurer certaines de ces règles non indispensables, il est toujours intéressant de ne pas ignorer.

On voit parfois certains articles opposer l’expression intuitive « noire » au besoin d’analyse intellectuelle « blanc ».
Je dirais que l’expression intuitive n’est pas si intuitive que ça mais plutôt culturelle, la population en question ayant intégré des bases « naturelles » dès le plus jeune age, l’expression corporelle étant dans leur mode de vie social. Des bases d’une part corporelle (déhanché….) images d’une expression basée sur un coté sexualité et d’autre part des figures copiées sur l’environnement naturel (mouvements des animaux), style et figures non officiels mais généralisées (donc pseudo règles de fait) de par la culture.
De l’autre coté, la population « blanche » n’a pas pour culture de s’exprimer corporellement dans la vie et par le fait n’a donc pas de bases implicite établie ni de transmission culturelle auto-fabricante de base (quoique, si on regarde le folklore ….) donc pour s’exprimer « collectivement » il faut apprendre (le style social du cru et les conventions).
Mais certains Andaloux, pourtant Européens n’ont-ils pas une culture du flamenco, et les Bretons …… ne serait-ce pas leur attribuer une intuition dans leurs expressions.
Et les Européens en général qui vivent dans un monde musical ou danse, n’obtiennent-ils pas une intuition dans leurs expressions.
Regardons les rejetons de danseurs, aucune analyse intellectuelle et.. ils s’expriment parfaitement.
Alors qu’un ressortissant de culture Européenne (noir ou blanc) puisse devoir apprendre (par analyse ou copiage) une expression culturelle extérieure n’a rien d’étrange, demandez à un ressortissant de culture Carraïbeenne de suivre « intuitivement » une expression culturelle Chinoise ou Auvergnate, il ne sera pas plus à l’aise et devra fabriquer une base associée.
Qu’on soit Africain ou Européen ou…., on va acquérir ce qu’on va vivre dès le berceau.

Et quand on regarde les danseurs dits « intuitifs », on constate que leur danse se limite assez à quelques expressions basiques corporelles (certes très bien senties) mais quelque peu limité en chorégraphies (qui se prêtent moins à l’intuition) et un beau mouvement bien senti ( stylé de culture d’origine ou non) est quand même plus agréable associé à de belles chorégraphies bien synchronisées et une chorégraphie parfois complexe bien synchronisée n’est pas la facilité de l’improvisation intuitive.
A noter que lorsque je parle d’improvisation, il s’agit d’improvisation dans les bases (culturelles ou apprises), une improvisation absolue, c’est à dire sans aucune convention précise, mènerait finalement à l’anarchie expressive et à l’incapacité technique d’expression synchronisée (tel qu’est la danse en couple par exemple). On peut cependant considérer l’improvisation comme une expression d’instants donnés plus ou moins libre à l’intérieur d’une structure conventionnelle.
La caractéristique que l’on prête à la culture africaine ? et bien c’est la capacité à s’exprimer de façon « instinctive », absence totale de règles ? non pas vraiment car en danse, on observe des expressions en file, en cercle (ce sont déjà des règles), on observe aussi une absence de danses tenues à 2 (et donc alors pas de contrainte technique de synchronisation) là oui on peut alors s’affranchir de normes de pas de base ou de figures, mais n’est ce pas ce qu’ont fait les danseurs des années 70/80 (et pas Africains) …. Du chacun pour soi ou la limite entre le n’importe quoi et la danse est bien difficile à établir. Parlons de la danse synchronisée, dans ce cas l’ intuitivité, même des africains, est sérieusement compromise et s’ils dansent de façon synchronisée c’est qu’ils ont acquis une base que le feeling pourra exploiter. La première danse synchronisée à 2 dans le monde africain fut en quelque sorte le lindy hop, sorte de mixage de règles chorégraphiques blanches de charleston et d’imitation des animaux (règle en fait), pas de contact corporel (limitant donc les problèmes techniques de synchronisation à deux), après on suit la musique et ça donne de l’expression individuelle (style) avec de l’approximatif de synchro devenant de moins en moins approximatif (c’est la base qui s’enrichie avec le temps).
Le feeling joue sur toutes les composantes intégrées dans la base, le rythme, la sensualité, la chorégraphie ……..
Un couple qui évolue sur quelques figures bien senties est un couple qui danse, simplement mais qui danse alors qu’un couple qui évolue de figures complexes, voire sportives, ou joue dans la rapidité … mais tout ça mal senti, danse-t-il ou fait-il de l’exercice physique voire de la technique de spectacle.

Style :
Le style peut être considéré comme une convention culturelle de fait ou sociale ou technique mais cette aspect n’est pas aussi « vital » que les règles techniques et chorégraphiques (dont l’absence peut mener à l’échec de l’exécution). Le style peut varier avec la base de chaque individu (et donc les cultures), en salsa on pourrait dire qu’il y a un style « original » avec son déhanché ( « la hanche merengue ») mais de par l’internationalisation les styles ont vécus et aujourd’hui peut-on dire que tel ou tel style est correct ou non ? non je ne pense pas qu’on puisse mais toutefois on pourrait dire qu’un style est moins « latino », plus « sportif », plus « rock », plus/moins ceci ou cela… alors tant qu’un style n’est pas codifié précisément sous un nom (et c’est le cas de la salsa ou du rock) inspirez vous des styles, tout style possible et choisissez le votre, déhanchez ou ne déhanchez pas, faites des effets disco ou non, prenez une attitude « salon » ou non, ce sera votre style, il plaira ou ne plaira pas à Pierre ou Paul, il sera plus originel ou non, on pourrait même dire que ce n’est plus du label x ou y, mais aucun formateur ne pourra prétendre vous apprendre LE style (à moins de préciser très très clairement un référentiel, ce qui est le cas en danse sportive codifiée), à défaut pourra vous apprendre SON style. Et un style pourra devenir « majoritaire » selon les contrées mais là ….est-ce une question de réel appréciation majoritaire ou … d’effet marketing puis mode.

Que doit-on penser d’un danseur de culture noire s’exprimant bassin contre bassin, de déhanchement plus que suggestifs, voire très « koléserré » sans une seconde de répit pendant toute une danse, c’est culturel, c’est senti , .. oui mais pas très varié. On peut avoir le droit de préférer, même si moins respectueux d’une culture d’origine, une expression plus variée plus apprise et moins « suggestive », le résultat peut en être moins « de là bas » mais pas forcément moins agréable ni même moins sensuel. Et tout ça dépend aussi du milieu dans lequel on s’exprime, danser dans une fête à Cuba, phoenix ou dans un gala d’école de danse, voire une compétition donnera bien des différences de style.
Et après tout ….. quel serait un style d’origine ? en salsa …l’origine rumba ancestrale noire ou la contredance Européenne ? et en rock… les imitations d’animaux ou le charleston, voire le pas de polka ?

ET L’ART ? ? ? ?
On n’en a pas parlé, pourtant c’est un mot important. Ce pourrait être en quelque sorte un super feeling, une sensation des fameux processeurs spécialisés qui ne peuvent plus expliquer, ils savent, ils pensent que, oh ce n’est pas du hasard, ils ont sûrement leurs raisons mais ils ne savent plus dire pourquoi. La suprême touche expressive du danseur, le message émotionnelle au dessus du feeling, ce qui va rentrer dans les tripes plus que dans les yeux. Tous les danseurs de planche sont des artistes ? oh non, il ne faut pas confondre l’expression artistique de la danse et … le spectacle, et certains auraient plus le spectacle dans la peau que l’art de la danse. Ne confondons pas non plus ceux qui veulent seulement donner (sans talent mais partager le fruit de leur travail, de leur passion) de ceux qui veulent surtout « parader ». Et le jack-pot sera l’artiste complet, de la danse et du spectacle, oui car le spectacle peut être un art tout à fait méritant, l’art de divertir, quand il ne s’axe pas sur le seul besoin de parader.
On parle des planches .. mais en fait même en salle on peut voir aussi ces différences , moins sous projecteurs mais on voit.
Un reproche aux danseurs de planches, non , c’est une activité comme une autre, un travail méritant (même en absence de talent artistique) mais attention les techniques de planches sont à manipuler avec extrême précaution en salle, voire à éviter, la salle est un contexte social « ouvert ». Quant à la parade « m’as-tu-vu » bien affichée, elle n’est pas très méritante, surtout en salle mais même en planche.

Par Jean Yves Ménard. (11/2001)

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